L’une des choses que je me reproche régulièrement est que la majeure partie des films que j’apprécie et connais sont américains. Ils font partie des œuvres « mainstream », issues des productions hollywoodiennes. Il m’est arrivée de visionner des films indépendants et étrangers, mais cela demeure trop insuffisant à mon goût. Étant davantage consciente de cette acculturation en matière de films, j’essaie désormais de m’ouvrir à d’autres types de productions cinématographiques.

Aujourd’hui, je vous présente Coldwateret ”Freistatt” (en français ”Le Refuge”), deux films, américain (indépendant) et allemand, réalisés respectivement par Vincent Grashaw en 2013 et Marc Brummund en 2014. Ces derniers s’inspirent de faits réels qui se sont déroulés au sein de pensionnats religieux et d’établissements privés pour délinquants juvéniles. ‘Freistatt” s’appuie précisément sur le témoignage d’un ancien pensionnaire ayant vécu quelques années à l’internat éponyme, fondé en 1899 et fermé vers les années 1970. Les deux histoires nous plongent dans les coulisses des maisons de correction et dépeignent particulièrement les abus physiques et psychologiques que subissent ses membres.

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En quelques mots…

Coldwater dispose d’une narration non linéaire, oscillant entre situations antérieures et actuelles. Le film débute in medias res, par le réveil soudain du protagoniste, Brad Lunders et son incarcération consécutive. Ce procédé inclut le spectateur au cœur de l’action et contribue d’emblée à influencer son regard, en le présentant comme un mauvais individu. Les flashbacks s’entremêlent parmi les scènes où il évolue avec ses camarades dans le camp et permettent de comprendre progressivement les événements précédents sa détention.

Freistatt”, à l’exception d’un flashback, propose une structure linéaire. On suit les différentes péripéties de Wolfgang, un adolescent de 14 ans. Celui-ci vit à Osnabrück, charmante banlieue pavillonnaire, avec sa mère, son beau-père et sa petite sœur; en somme une famille ordinaire. Un après-midi lors d’une fête entre voisins, le jeune espiègle accompagné de ses amis commet l’énième ineptie. Son beau-père, irrité par son impertinence et particulièrement désireux de l’éloigner du foyer, décide de l’envoyer provisoirement dans un internat religieux pour jeunes garçons difficiles.

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Bienvenue en enfer
Les deux protagonistes affichent un parcours similaire, mais leur personnalité se distingue légèrement. Wolfgang est plus jeune et semble moins mesuré que son homologue. Entêté et persuadé que son isolement sera de courte durée, il ne réalise pas encore l’environnement dans lequel il va évoluer. A l’instar de ses compères, son quotidien est rythmé par la réalisation de divers travaux non rémunérés, à la restriction voire la privation de nourriture et de sommeil. S’ajoutent également les abus psychologiques constants, les sévices corporels et les vexations occasionnelles de ses camarades de chambre. Bien que les circonstances de son séjour s’enveniment graduellement, il s’évertue à quelques actes de rébellion et tente de s’évader à deux reprises. L’adolescent symbolise la jeunesse allemande d’après-guerre, indignée par l’héritage atroce que leur a légué ses aînés. Les revendications de liberté, d’audace et d’irrévérence ne sont pas compatibles avec celles des anciens, qui eux chérissent la rigueur, l’autorité et autres fondements désuets.

Brad est taciturne, impassible, réservé. Il se soumet généralement aux ordres qui lui sont intimés. Il comprend rapidement que cette servitude de façade, va lui permettre de survivre au sein de Coldwater. Contrairement à Wolfgang, il se risque peu à la mutinerie. Pour autant, cela ne l’empêche pas de faire preuve de compassion et d’indignation face au traitement infâme que subissent ses compagnons de route. Ses journées sont ponctuées par l’accomplissement de tâches laborieuses, de courses longues et harassantes auxquelles il est interdit de s’arrêter, sous peine d’être privé d’eau. Les quelques moments de répit sont régulièrement perturbés par des inspections nocturnes et douches froides. Tortures et humiliations publiques sont également de la partie.

Finalement, de Freistatt à Coldwater, les jours se suivent et se ressemblent.

Entre surveillance et répression

Bien que les époques, les pays et les types d’établissements diffèrent et qu’il ne s’agisse pas de prison à proprement parlé, on observe des éléments communs à l’univers pénitentiaire et militaire. Leur emplacement est généralement éloigné de la ville, dans un lieu calme et isolé des moyens de transports. Les fenêtres sont ornées de barreaux, les portes sont verrouillées, les portails sont grillagés et méticuleusement surveillés par des gardiens. Les contacts avec les proches sont limités voire inexistants. Leurs correspondances extérieures sont examinées afin d’éviter toute fuite sur les conditions de détention. Un ou plusieurs intendants est en charge de la surveillance et lorsque les moyens les permettent, les caméras prennent le relais. Les jeunes garçons partagent les dortoirs et se reposent sur des lits de camp. La hiérarchie est très marquée, notamment par l’uniforme vestimentaire du personnel et des détenus.

Les films illustrent une violence organisée, légitimée et banalisée. Différents agents collaborent pour maintenir le contrôle et la répression: des médecins aux psychologues, en passant par des administrateurs et des surveillants… Ces divers acteurs sont particulièrement soumis à l’autorité. Ils semblent tous convaincus du bien-fondé de leurs actions et usent et abusent de leur autorité sur les détenus. Le système est peu remis en cause. Les rares qui s’y opposent se voient immédiatement rabroués. Enfin, un autre aspect qui me paraît intéressant à aborder est la conséquence de ces abus sur les individus et les bourreaux. Les deux films montrent les contrecoups de cette violence au quotidien, mais ils s’attardent assez peu sur l’après-détention. On ne sait pas quel genre de séquelles pèse sur ceux qui quittent l’établissement. On ignore également de quelles manières ils parviennent à se reconstruire après la détention. On ne connaît pas non plus les effets que cela à sur les tortionnaires, ce qui est compréhensible car les intrigues se focalisent sur le vécu des jeunes garçons. Toutefois ; les motivations des tortionnaires sont brièvement évoquées dans ”Freistatt”, comme la garantie d’un emploi pérenne et valorisé.

«S’il y a un enjeu politique d’ensemble autour de la prison, ce n’est … pas de savoir si elle sera correctrice ou pas; si les juges, les psychiatres ou les sociologues y exerceront plus de pouvoir que les administrateurs et les surveillants… Le problème actuellement est plutôt dans la grande montée de ces dispositifs de normalisation et toute l’étendue des effets de pouvoir qu’ils portent, à travers la mise en place d’objectivités nouvelles.»
Michel Foucault,Surveiller et punir, 1975

Wolfgang est escorté par les membres du pensionnat
Wolfgang est escorté par les membres du pensionnat

La normalisation de la violence

Dans un contexte plus contemporain, le prosélytisme religieux en faveur des maisons de redressement, s’accompagne de celui de l’appareil médiatico-politique. Celui-ci opère une propagande excessivement sécuritaire et répressive. Ainsi, un comportement banal peut être appréhendé comme un danger. L’individu concerné, devient alors un élément perturbateur et préjudiciable pour la société. Et pour traiter ces êtres nuisibles, toute méthode, même arbitraire, peut être utilisée. Les instances de pouvoir ne sont pas les seules à permettre la normalisation de ces dispositifs. Les parents, dépassés et manipulés sont convaincus que ces établissements vont remettre leur progéniture sur le droit chemin. Leur confiance aveugle les amène à collaborer avec les futurs bourreaux de leur enfant. Dans les deux histoires, les jeunes protagonistes sont contraints à la détention provisoire. Mais leur arrestation se procède différemment.

Wolfgang est plus ou moins préparé mentalement; il en est informé lors de son ultime altercation avec son beau-père. Celui-ci incarne une figure patriarcale et autoritaire, similaire à celle de Robert De Niro dans ”Blessures Secrètes”. Dès les premières minutes du film, on perçoit la détestation mutuelle qui animent ces personnages. L’adolescent ne supporte pas son excès de sévérité et n’accepte guère le couple qu’il forme avec sa mère. La relation fusionnelle qu’il a développé avec celle-ci et la place qu’il avait auparavant au sein du foyer, est désormais menacée par la présence de son beau-père. La mère, remet rarement en cause le comportement controversé de son mari envers son fils. Cela justifie en partie qu’elle ne conteste pas le départ de son enfant à Freistatt.

Brad est enlevé de force par les gardiens de Coldwater
Brad est enlevé de force par les gardiens de Coldwater

Le beau-père envie la complicité qu’il a avec sa mère. Il le perçoit donc comme un ennemi et en tant que compétiteur il lui est impératif de s’en débarrasser…en l’internant. Une solution injuste et inversement proportionnelle à l’acte commis par le jeune garçon. En effet, le renvoi du domicile familial est la conséquence d’une motivation personnelle (sa haine) plutôt que rationnelle. Par ailleurs, deux brèves scènes du film (au début et en dernière partie) semblent après réflexion fournir une explication complémentaire, si ce n’est le véritable argument de la décision du beau-père. L’indice se trouve au cœur d’un flashback, mais je ne peux pas vous en dire davantage… Globalement, face à cette relation tumultueuse, Wolfgang sait qu’il ne peut échapper à sa punition. La préparation de son départ s’effectue en douceur, il fait sa valise et prévient ses amis. Puis le jour-j, deux membres du pensionnat viennent le chercher.

Brad, lui, est en un habitué des infractions et cela conduit ses parents à l’envoyer en détention. Il est enlevé de force, la nuit, dans son lit, sans avoir le temps de mettre une tenue appropriée et sans pouvoir prendre des vêtements de rechange. Malgré ses protestations il est menotté, jeté dans une fourgonnette, puis véhiculé par deux instructeurs. Le contexte est plus cruel, tant physiquement que psychologiquement : sa mère et son beau-père sont complices. Comme Wolfgang, il évolue au sein d’une famille recomposée. Son beau-père n’est pas tyrannique et en dépit de l’inimitié de son beau-fils, il ne semble pas malveillant à son égard. Brad est visiblement en rupture affective et relationnelle avec sa famille. Seule sa copine trouve grâce à ses yeux.

En conclusion
Il est difficile pour moi de désigner le film que j’affectionne le plus. Chacun donne un aperçu des conditions particulières en maison de redressement. Ils démontrent qu’en dépit de l’époque ou du pays, les abus quelle que soit leur forme, semblent malheureusement trouver un terrain d’entente illimité. ”Coldwater” est de loin le film qui affiche le plus de violence. C’est aussi, celui qui est le plus proche de nous, en terme de temporalité… Il y a de quoi flipper, non ? Si vous êtes sensible, je vous conseille plutôt de débuter par ”Freistatt”. Bon visionnage !

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Notes :10/10 !

Papier Mâché

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